Les dinosaures et la petite robe

Nous sommes à l’hôpital. Moi, je n’aime pas trop les hôpitaux. Ca sent mauvais et les pyjamas sont ouverts au niveau des fesses. Et puis, ici, tout est blanc. Pas le blanc des pubs de lessive, mais un blanc triste un blanc gris. L’hôpital est pourtant tout neuf.Heureusement, Nathalie a mis une petite robe colorée. Le genre de robe que l’on fait tourner sur un tube de l’été après un verre de rosé.Nathalie n’est pas malade, même si elle tremble un peu. Moi, j’ai un peu mal au ventre, mais rien de grave. Nous sommes en bonne santé, alors qu’est-ce qu’on fait à l’hôpital ? 

A l’accueil, une dame fait remplir des papiers compliqués à Nathalie. Je n’y prête pas vraiment attention. Je suis en train de me demander si l’architecte a réclamé exprès un blanc-gris pour la décoration. Peut-être qu’il s’est fait avoir au moment de consulter les nuanciers…La dame de l’accueil s’adresse à moi. Je dois lui faire répéter deux fois pour comprendre ce qu’elle essaye de me dire : «  Monsieur, c’est vous le papa ? » Je crois que c’est la première fois de toute ma vie que l’on s’adresse à moi en utilisant dans une phrase le mot «papa». Ca sonne bizarre. Je jette un coup d’oeil à Nathalie dans sa jolie robe. Elle me sourit. Alors, je réponds à la dame de l’accueil « Oui. Oui, c’est moi le papa.»

Jamais, je n’avais encore prononcé une phrase conditionnant à un tel point le reste de ma vie.

Moi, papa ? Est-ce qu’on peut être papa quand on continue à se faire un nez de clown avec la cire rouge du Babybel ? Est-ce qu’on peut être papa quand on voue un culte aux dinosaures de Jurassic Park ? Est-ce qu’on peut être papa quand on préfère les cabanes dans les arbres aux agences immobilières ?Moi, je n’ai jamais été le papa de personne. Les papas, ce sont des adultes. Des messieurs avec une grosse voix qui savent changer une roue et faire un noeud de cravate. Peut-on être papa quand on porte une paire de Converse trouées et un T-shirt Star Wars ? Nath, elle, semble déjà réussir très bien à être une maman. Pourtant, elle porte une robe d’été et est bien trop jolie pour être un jour une adulte.

Un peu plus tard, nous sommes allés regarder la télé. C’était en noir et blanc, mais le film était vachement bien. Pourtant, on était toujours à l’hôpital et le blanc des murs n’était toujours pas celui que montrent les publicités.Une dame en blouse nous parlait. Mais je ne l’ai pas vraiment écouté. Le film était muet, mais Nath ne portait guère plus attention que moi à la dame.

Dans la télé, un petit truc avec des bras, des jambes et un coeur qui bat, bougeait comme les spationautes dans leurs vaisseaux. C’était beau. Ca donnait envie de pleurer et de rigoler en même temps.Nath a remis sa robe. La dame en blouse nous a serré la main et a glissé dedans une série de photos floues en noir et blanc.On ne sera peut-être jamais adultes, mais on va être parents.  Plus rien d’autre n’est important…

Hier j’ai même chanté le générique de Jurassic Parc au ventre de Nathalie.

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