Bon, que les choses soient claires, je n'ai plus de blog. Les rares visiteurs ,que le hasard des moteurs de recherche font encore tomber ici par hasard, doivent avoir la même impression qu'un badaud échoué chez un bouquiniste. De la poussière sur les 4e de couverture, des prix encore inscrits en francs et des vieux journaux qui racontent au présent la vérité du passé. Bref, rien de neuf, sur la porte le carillon rouillé ne tinte plus et le vendeur s'est tiré avec la caisse.

Malgré tout, souvent, mon vieux blog me manque. à chaque fois que je passe devant mon bureau - qui ne sert plus qu'à empiler les factures et les relevés de compte- je culpabilise un peu. Dans le coin, la machine à écrire s'emmerde et les crayons de couleur ont pâli.  

Pourtant, il m'arrivé régulièrement de me dire en revenant d'un reportage, que ma rencontre mériterait bien une note de blog. J'y pense alors sérieusement, je me fais des promesses, je procrastine et puis j'abandonne.

Ce ne sont pas les rencontres avec les ministres ou les 2-3 "peoples" que j'ai l'occasion de croiser qui me donne envie de réouvrir Le Tiroir. Ceux-ci ne méritent rien de plus qu'un article de presse. vite écrit, vite lu, vite oublié et recyclée sous les épluchures. Ce qui me donne vraiment envie de me remettre à mon bureau ce sont les petites rencontres banales. Les anonymes dont on a envie de brosser le portrait sans s'enchainer à son carnet de notes, sans rechercher à tout prix la vérité ou une précision clinique. Ces gens qui ne ressemblent pas à un article de journal.

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Cette année, j'ai par exemple voyagé à Lourdes sans sortir de Bourgogne. Je préparais un dossier sur "les accros des pélerinages". J'avais demandé au diocèse de me trouver quelques habitués des Sanctuaires disposés à me raconter leur passion pour la grotte et tout le toutim. C'est comme ça que je me suis retrouvé dans le petit séjour de Charlette. " C'est le féminin de Charles" m'a t'elle expliqué. Lorsque je l'ai rencontré, la retraité se préparait à partir pour son 24e pélerinage dans les Pyrénnées. Au premier coup d'oeil jeté dans son petit appartement, je savais que j'avais trouvé une "bonne cliente" pour mon papier. Sur le bar, une statuette en plastique à l'effigie de la Vierge, sur la toile cirée le dernier numéro de Lourdes Magazine et dans la bibliothèque des chapelets et des cartes postales de la grotte. La radio est branchée en permanence sur RCF : " ils font le chapelet en direct de Lourdes." Pourtant c'est sur autre chose que mon regard se bloque. Sur une étagère Charlette a installé une étrange collection de poupées. Pas de la porcelaine, non, mais ces baigneurs effrayants dont débordent les vide-greniers du mois de mai. " C'est ma collection", raconte Charlette avec fierté. 

Le photographe du journal me propose de réaliser un portrait de ma retraitée au milieu de ses poupées. Je refuse, ça ne colle pas avec le sujet de mon article. Il se contente donc d'immortaliser Charlette avec l'un de ses chapelets au creux de la main. Sa photo est sobre, mais belle. En revanche, elle sans doute moins "vraie" que celle qu'il m'avait suggeré. Charlette sans ses baigneurs de toutes les couleurs, ce n'est plus tout à fait Charlette.

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Cette amoureuse de Lourdes se revèle très vite une femme adorable. Cette dame simple se confie sans que j'ai besoin d'insister. Spontanément, elle me raconte les 2 euros qu'elle met péniblement chaque jour de coté pour financer son pélerinage annuel. Elle parle des piscines dont elle ressort " sans être mouillée" mais à chaque fois en larmes. Elle convoque aussi son défunt mari qu'il a fallu trainer à lourdes, mais qui, au final, n'a pas cessé de pleurer pendant 4 jours. Elle me dit aussi son cancer, cette saloperie de crabe contre lequel elle a refusé de prier. Elle n'a pas voulu allumer de cierge pour demander une guérison, elle trouvait ça " égoiste". D'ailleurs, elle n'a pas eu besoin de ça pour se débarasser de la cochonnerie qui la rongeait : " ça prouve bien que c'était pas la peine d'embeter la Vierge pour si peu."

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Charlette s'interrompt, elle me propose à boire. Il fait chaud et surtout je ne veux pas vexer. Je ne ferai rien qui puisse mettre en péril la belle franchise qu'elle m'offre depuis mon arrivée. Alors que je pensais avoir dit oui à un café ou à un jus de fruit, c'est en fait avec un gros bidon d'eau qu'elle revient du frigo. " Il faut quand même que je vous fasse boire l'eau de Lourdes, j'en ramène 5 litres chaque année depuis 1985." Mal à l'aise, je tente de botter en touche pour repousser la "dégustation" : " Ah tiens, 1985 ? C'est justement mon année de naissance! " J'aurais mieux fait de m'abstenir. Charlette saisit la balle au bond : " Ah, mais dans ce cas, je vais vous chercher le bidon de l'année 1985, il m'en reste, ça ne peut que vous porter chance."

Deux minutes plus tard, mon verre est rempli d'une eau bénite de presque 28 ans d'âge : " vous verrez, même des années après, elle reste fraiche." Devant mon eau, je grimace intérieurement. Moi qui n'ose même pas toucher un glaçon au Maroc, je n'ai pas très envie de tremper mes lèvres dans cette eau croupie, même sacrée. J'imagine déja le ridicule de la nécro qui me sera consacrée : " un ex journaliste de RCF terrassé par une gorgée d'eau bénite." Le prètre chargé de célébrer ma dernière messe risque d'être un peu embeté. Mais voila, j'ai beau être le pire des hypocondriaques et le meilleur client des touristas de tout poil, je suis un garçon bien élevé. Courageusement, j'avale donc le contenu de mon verre avec la sensation de m'être lancé dans une incertaine partie de roulette russe. Alors que Charlette m'observe déglutir en souriant, je ne peux m'empécher de poser quelques questions : le choléra avait t'il déja été eradiqué en 1985 ? Combien de martyres sont morts d'empoisonnement ? Si Jésus marchait sur l'eau, n'etait ce pas pour éviter de la boire ? Pourquoi ne boit on que du vin à la messe ? Les incroyants comme moi ont ils le droit de boire de l'eau bénite ?

Alors que l'eau millésimée continue de s'écouler dans mon gosier, je repense à cette scène d'Indiana Jones et le Trésor des tmpliers ( je crois). L'archéologue porte à ses lèvres une coupe qu'il pense être le Graal. Si tel est le cas, il vivra pour l'eternité, dans le cas contraire, il sera réduit en cendres.

Mon verre est vide, l'eau n'était pas aussi fraiche que promis par Charlette, mais tous mes organes vitaux ont l'air de fonctionner. Je souris. Elle s'anime :" vous en revoulez ?" Non, plus d'un miracle par jour ce serait de la gourmandise.

Dans l'article que j'ai finalement redigé, je ne parle pas de mon expérience de l'eau bénite frelatée, je ne dis pas non plus un mot sur la collection de poupées.

Tout cela méritait bien une note de blog.

Récemment Lourdes a été inondée, l'an prochain les bidons de Charlette auront peut être un petit gout de vase. Pourtant, je crois que j'accepterai encore d'en boire.