Ça fait longtemps que ce qui suit me trotte en tête. Une envie de raconter une rencontre qui m'a troublée. Je ne suis pas parvenu à en parler correctement. Et puis qui peut vraiment avoir envie d'entendre une histoire aussi banale ? Je me suis finalement décidé à la coucher sur le papier pour m'en débarrasser. Ce blog est mort, la note ne sera presque pas lue, mais je me sentirai plus léger.

Après des semaines à me dire " il faut que j'écrive ce truc", j'ai finalement trouvé le courage d'attraper un stylo. Devant une bière en terrasse j'ai enfin vidé mon sac. Le résultat est donc à lire en dessous.

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Où est la frontière du journalisme ?

Quand est-on devenu trop proche de son sujet ?

L'empathie réduit-elle en poussière toute volonté d'objectivité ?

Suis-je allé trop loin ?

Ai-je franchi une ligne blanche que désapprouverait la sacro-sainte commission de la carte de presse, cette paresseuse police des polices journalistiques ?

Ces questions je me les suis posées 1000 fois depuis quelques semaines.

Elle a un beau nom à particule. Mais si l'on gomme celle-ci, nous partageons à quelques lettres près le même patronyme. Elle a de grands yeux verts et un sourire désarmant. Elle a l'âge d'être ma grand-mère, mais son fils et moi sommes nés la même année. Son accent néerlandais est presque imperceptible et la marquise s'exprime dans un français élégant.

Chez elle, dans sa grand propriété en bord de Saône, la vue rendrait jaloux n'importe qui. Dans son salon, chacun des objets d'art dépasse le montant de mon salaire annuel. Madame a de l'argent, beaucoup sans doute. Elle n'en fait pas l'étalage, mais ne le cache pas non plus. On ne doit pas avoir honte de posséder de beaux objets, d'avoir acquis de fabuleuses toiles de maitre.

Je l'ai rencontrée un peu par hasard, un article banal de PQR. Elle vendait dans une prestigieuse salle des ventes parisienne l'une de ses superbes collections. Quelques questions, deux photos, la rencontre aurait pu être vite expédiée. Je suis pourtant resté presque trois heures dans son confortable fauteuil. Un peu mal à l'aise dans cet intérieur trop riche, je n'ai pourtant rien fait pour écourter la rencontre.

Madame est passionnante, a vécu plusieurs vies, a rencontré de grands musiciens, de grands acteurs.

Difficile de la faire rentrer dans le jeu de l'interview. Je l'écoute. Elle me raconte des histoires à mille lieux du sujet de mon article. Lorsque j'essaye de la remettre sur les rails en posant quelques timides questions, elle s'excuse comme une élève prise en faute, commence à me répondre, mais reprend vite ses chemins de traverses. Elle a été danseuse, infirmière, et puis elle a photographié, beaucoup. Des portraits toujours. Elle a eu dans son objectif des légendes de la musique classique, des monuments du cinéma, mais aussi les anonymes qui s'arrêtent dans ses confortables chambres d'hôte.

Je lui fais penser à quelqu'un. Mon sourire lui plait, elle aimerait ajouter mon portrait à sa collection. Gêné, je botte en touche : il est déjà tard, je dois partir, d'autres rendez vous, des articles à écrire, un chat à nourrir.

L'article parait. On m'a permis de m'étendre sur une page complète. En faisant le tri dans mes notes, je n'ai pas eu beaucoup de mal à remplir mes colonnes.

Le papier n'est en kiosque que depuis quelques heures que, déjà, mon téléphone sonne. C'est Madame. Elle est enjouée, l'article lui plait, l'évocation de son défunt mari l'a touchée. Je remercie poliment. De tels compliments font certes du bien à l'égo, mais ils ne sont pas rares lorsque l'on présente le sujet sous un jour agréable. Pas de quoi faire gonfler les chevilles dans mes Converse.

Elle me reparle aussi du portait qu'elle souhaite faire de moi : " j'ai trouvé à qui vous me faisiez penser. À Toulouse Lautrec !" De l'autre coté du téléphone je grimace, le nabot de la Belle-Epoque entouré de ses putains ne me semble pas franchement coller à la définition qu'on peut se faire d'un Apollon. La recherche Google image que je mène en simultané confirme mes craintes. " Euh il n'était pas très beau Lautrec !", proteste-je avec mollesse. "Ah mais il avait un sourire de charmeur, des yeux pétillants d'intelligence." J'accepte le compliment. "Quand aurais-je le plaisir de vous prendre en photo à la maison ?" me lance Madame. Je m'en sors avec lâcheté : " Euh là ce sont les élections, je suis pas mal occupé, on verra ça plus tard si vous le voulez bien." Je suis convaincu à ce moment que je ne la rappellerai jamais. Pas très envie, pas franchement le temps pour ça et puis la proposition continue de me faire une sensation étrange...

Quelques jours passent et à la date de la vente de la collection de Madame on me demande de lui téléphoner à nouveau pour écrire quelques lignes. Au bout du fil Madame me raconte, elle parle aussi de sa santé, de ses jambes qui la font souffrir. Elle me relance évidemment : " Et votre portrait ?". Là encore je brode sur le mode : "plus tard, pas le temps en ce moment."

Fin de l'acte 1.

Les semaines passent, un article succède à l'autre et etc. Je ne pense plus à Madame. La France se choisit un président, puis joue le rappel avec ses députés. On travaille, on court, on crie, on se marre. Et puis, le téléphone sonne. C'est elle, encore : " Et le portrait ?" " Plus tard, promis". Quelques jours, un autre coup de fil, mêmes dialogues. Encore un autre et un autre.

Un autre jour, son numéro s'affiche une nouvelle fois sur mon mobile, je ne décroche pas. Lorsque je me décide enfin à écouter ma boite vocale, je l'entends me décrire, en larmes, sa santé qui n'en fini plus de se dégrader. Elle, l'ex-danseuse de ballet se retrouve clouée dans un fauteuil. Elle aimerait me voir, me prendre en photo, me parler de l'exposition qu'on organise en son honneur. Tout cela ne se passe pas très loin de sa belle maison, mais elle n'aura pas la force de se rendre à l'inauguration.

Plus que quelques jours et je serai en vacances. Je pourrais laisser en suspens, avec tout le reste sur la pile des "To do" de mon bureau. Mais, je craque. Boite mail, nouveau message, je lui propose de lui consacrer un nouvel article, un portrait cette fois, consacré à sa carrière de photographe. Sa petite expo me servira de prétexte. Le matin, en réunion de rédaction je ne " propose" pas le sujet, mais je l'impose presque. " Elle est malade, elle a plein de choses à raconter. Je livrerai le papier avant de partir en congés." Autour de la table, ça rigole un peu : " Toi t'as envie d'être sur le testament." Je réponds d'un sourire triste. Les chefs n'ont pas dit non, le début de l'été et son actualité au ralenti laissent de la place dans les pages pour ce genre d'article sans réelle actualité.

Je retourne donc chez Madame. C'est le premier gros week-end de départ en vacances, je roule au ralenti sur l'autoroute. Derrière les caravanes, je conduis comme à reculons, la maladie, la mort me terrorisent. Je ne me sens pas les épaules de tenir le chevet d'un malade, surtout quand je ne le connais presque pas. J'arrive donc en retard, très en retard. Madame ne m'en tient pas rigueur. Cette fois, elle ne m'attend pas dans le grand salon de l'étage, mais dans une minuscule chambre qu'on lui a aménagée au rez-de-chaussée. Elle est dans son lit, un tout petit lit. Sur la chaise qui lui sert de chevet, des boites de médicaments, quelques magazines, on n'est loin des peintures de maitres qui décorent l'étage. Il y a aussi un bouquet dans un vase triste et une carafe d'eau vide. Elle me désigne une petite chaise. Mal à l'aise, je pose mes fesses au bout de l'osier qui craque un peu sous mon poids. Elle est pale, amaigrie, mais me sourit. Ma visite l'enchante. Elle engage immédiatement la conversation, ne me cache rien de son état de santé, m'interroge sur ma vie amoureuse, ma carrière, mes rêves. Elle me parle aussi de ce festival de piano dans lequel elle s'est tant investie et auquel elle ne pourra pas assister. 

Comme lors de notre première rencontre nous sommes à des kilomètres du sujet de mon article, mais je crois qu'on le sait tous les deux : cette fois mon papier n'est qu'un prétexte. Face à elle, je ne suis plus tout à fait journaliste. D'ailleurs, je n'ai pas osé enclencher mon magnétophone.

Elle me fait servir un jus de fruit et touche à peine à son verre d'eau. Et puis, lentement, elle commence à parler photographie. Je prends quelques notes, presque rien, le minimum syndical. Elle tourne les pages de son gros album de cuir rouge et, entre les vedettes et les virtuoses, me narre son histoire, ses vies. Ca n'a rien de chronologique, elle passe d'un thème à l'autre, d'une anecdote à une histoire plus personnelle sans même sembler s'en rendre compte. Mon cahier ne se noircit plus beaucoup.

Ca et là, elle me lâche un peu de matière pour mon article. J'ai cessé de regarder ma montre, le reste attendra. La scène : le lit, ma chaise, le gros album photo, pourrait renvoyer l'image d'une grand-mère et de son petit fils, mais ce n'est pas ce que je ressens. Elle  a 70 ans, mais elle est encore très belle, je me plais à l'écouter, elle aime me regarder.

À un moment, elle marque un temps, puis me demande d'ouvrir les portes de la lourde armoire à ma droite. Elle souhaite que le lui apporte son appareil photo, un gros réflex numérique que je déniche entre deux paires de draps et une serviette éponge. Je lui tends, elle me demande de l'aider. Madame est assise au bord du lit et veut se redresser pour prendre des photos. Ses jambes ne répondent plus. Avec simplicité elle vient de m'inviter à la porter. Moi, journaliste en interview, me retrouve donc à prendre les jambes nues d'une presque inconnue, à les hisser sur le lit, à fermer mes poignets sur ses chevilles pour assurer ma prise, comme un infirmier que je ne suis évidemment pas. Je suis gêné par une telle intimité, mais ému aussi de la confiance qu'elle vient de m'accorder. Sans en faire trop, sans insister sur la position de faiblesse dans laquelle la situation la condamnait elle m'a demandé simplement l'aide qu'elle aurait pu attendre d'un parent.

Et voilà qu'elle me vise. Son Nikon est braqué sur moi. Je poursuis l'interview comme si je n'avais pas remarqué qu'elle me photographiait. Péniblement, je me force à avoir l'air naturel. Evidemment, je n'y parviens pas, mon sourire est crispé. Elle en veut déjà plus : " Enlevez vos lunettes", " Remettez votre main sous votre menton." Je m'exécute, je devine mon air coincé. Je suis devenu un mannequin de La Redoute, mais j'obéis. Elle a sans conteste pris les commandes. D'observateur je deviens sujet. En quelques secondes, je viens de briser une bonne dizaine de règles fondamentales du journalisme. Je me suis laissé manger par mon sujet. Ce n'est plus une interview, c'est une séance photo et l'appareil n'est pas de mon coté.

Enfin, elle me tend le Nikon : " Regardez vous êtes beau." La configuration de la pièce et son handicap m'obligent à m'assoir à ses cotés, sur le lit. Je regarde l'écran, sur les photos qui défilent je me trouve gros, emprunté. Mon image est aussi naturelle qu'une voix sur un répondeur téléphonique. Pourtant je baragouine " Oui c'est bien, vous avez du talent."

Difficilement, je relance l'interview, j'essaye de reprendre les rennes que j'ai, de toute façon, définitivement perdues. Je repose mes questions. Elles sonnent faux dans la nouvelle ambiance qui s'est installée.

La conversation continue de progresser. On évoque son fils. Il a mon âge. Elle me parle de ce bon garçon et subitement se met à pleurer.

Comment réagir face aux sanglots d'une femme qui vous lâche " Pour lui, je dois vivre." Que dire ? Faut-il lui prendre la main, lui tapoter le dos ? Je n'ai rien fait...

Je n'ai même pas détourné les yeux. Je l'ai regardée verser ses larmes pendant une minute qui m'a paru durer une éternité. Les larmes ont séché, Madame a continué à parler. Comme si rien ne venait de se produire.

Un peu plus tard, elle s'est excusée. Madame était désolée d'avoir pleuré. J'ai essayé comme j'ai pu de dédramatiser l'événement, de lui dire qu'il était bon de pleurer, qu'on ne pleurait jamais assez, que moi aussi je versais mes larmes quand il le fallait. Je crois qu'à ce moment je n'étais plus du tout journaliste. J'ai presque entendu fondre ma carte de presse dans mon portefeuille.

J'ai finalement mis fin à l'entretien. Elle a refusé ma main tendue et a préféré m'embrasser. Docilement, j'ai tendu mes joues. Madame s'est animée : " attendez je voulais vous faire un cadeau !". Affolé, j'ai bredouillé " Non, non. Pas la peine" et je me suis enfui avant qu'elle ne me mette quoi que ce soit de couteux entre les mains.

Je n'ai néanmoins pas pu éviter de lui faire une nouvelle promesse : oui je reviendrai, oui mon amoureuse sera là elle aussi, oui nous poserons tous les deux pour elle. 

De retour à ma voiture j'ai vite tourné la clé et ai avalé la route du retour aussi rapidement que possible.

À la veille de mon départ en vacances j'ai ouvert un nouveau fichier sur mon ordinateur. Sans même consulter mes notes, j'ai rédigé d'un trait le portrait de Madame. J'ai glissé dans le logiciel la photo qu'elle m'avait laissé prendre. Elle a posé dans son lit, je me suis assuré que le cadrage serait suffisamment serré pour qu'on la croie debout.

J'ai éteint l'ordinateur. Quelques jours plus tard, l'article paraissait. Je crois qu'il est bon. Mais en réalité, cet article je m'en moque complètement.

 

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